[Interview de Marius] De militaire à cadre supérieur dans le plus grand port maritime français

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Quel est votre parcours militaire ?

Je suis entré dans la Marine entre 1984 et 1985 pour faire mon service militaire, un peu par obligation. J’étais à l’époque un « jeune délinquant » et lors de ma dernière garde à vue, un policier a su me tendre une perche que j’ai saisie en rejoignant la Marine. J’étais en manque de repères et j’y ai trouvé ma vocation et ma voie : tout ce qui m’a permis de m’exprimer tant sur le plan mental que physique. Parti pour ne faire que mon service militaire, je ne suis jamais rentré et j’ai fait 22 ans de services.

Ce qui m’a donné envie de rester, c’est avant tout les rapports humains, la franchise et l’honnêteté. Inconsciemment, je pense que je possédais les valeurs humaines prônées au sein de la Marine, mais j’y ai trouvé un guide pour les développer. On donne la chance à tout individu, qu’il soit fils de docteur ou fils de rien, nous étions tous habillés de la même manière.

Le jour de notre arrivée, on nous a dit « vous allez traverser ce couloir qui est votre dernier rempart avec la vie civile. Si vous avez sur vous des choses qui sont illicites, que ce soient des stupéfiants, des armes ou autre chose, vous les posez dans ces caisses et une fois que vous êtes de l’autre côté, vous êtes à nous, vous appartenez à l’institution et quoi que vous ayez pu faire ou jeter, cela ne nous regarde pas ». 

C’est la seule institution où l’on peut commencer ouvrier et finir président directeur général

C’est alors une nouvelle étape. Je pense que j’ai immédiatement adhéré à ce discours franc, sain et honnête. C’est la seule institution où l’on peut commencer ouvrier et finir président directeur général si on a ce déclic et qu’on se donne les moyens de réussir car il y a du travail. 

J’avais souvenir de ma mère qui me disait quand je ne faisais pas grand chose à l’école que je le regretterai un jour. Cela me faisait sourire à l’époque mais m’étant plus jeune arrêté à la règle de trois, je me suis par exemple retrouvé quelque peu ridicule lorsque j’ai dû passer le permis hauturier lors de mon Brevet Supérieur. Il a fallu que je mette les bouchées doubles pour calculer mes navigations, mes courants et mes marées. C’était un gros stress puisque si je n’obtenais pas la moyenne, je ne pourrais pas retourner en unité à mon poste de « Chef d’escouade Commando ».

Ce fut une expérience riche car elle vous fait prendre conscience qu’il faut vous forcer à développer vos capacités, qu’elles soient intellectuelles ou physiques, pour être toujours le meilleur. C’est la valorisation de l’individu : ce que vous faites, c’est votre victoire, vous la savourez, elle vous appartient. Elle permet de vous construire, de déconstruire d’une certaine manière les mauvaises pensées que vous aviez auparavant et de vous donner les moyens de vous reconstruire avec une nouvelle identité, une nouvelle façon de penser. Sans pour autant vous déconstruire et faire de vous simplement un soldat bête et méchant.  

On vous laisse énormément de libertés et de places pour l’initiative

Au contraire, on vous laisse énormément de libertés et de places pour l’initiative : si vous savez les exploiter, vous pouvez faire un joli parcours. Certains peuvent s’arrêter au bout de trois ans mais cela va leur servir pour avoir ensuite de riches expériences. J’ai fait 22 ans parce que je me suis senti bien pendant ces 22 années. J’ai toujours évolué et c’est ce qui est valorisant pour un individu : on a à chaque fois l’impression qu’on ne tourne pas en rond, on évolue, on voit plein de choses. 

Pourquoi et quand avez-vous quitté l’institution ?

C’était un concours de circonstances. À 39 ans, un ami du réseau des anciens Commandos Marine me dit qu’un poste va se créer sur Marseille dans la sûreté portuaire. Terminant mon affectation comme instructeur au Stage Commando, j’avais l’opportunité de retourner au sein du Commando de Montfort comme adjudant. Pour moi, c’était un sacrement car j’avais commencé matelot à Montfort et je pouvais y finir comme adjudant, qui est le poste le plus valorisant. 

Je ne me sentais pas encore prêt pour ce nouveau monde et j’ai refusé l’offre. Chez les Commandos Marine, on vit dans un cocon.

Je me suis quand même présenté à l’entretien de recrutement pour voir ce que cela pouvait donner dans le civil. Mais je ne me sentais pas encore prêt pour ce nouveau monde et j’ai refusé l’offre. Chez les Commandos Marine, on vit dans un cocon. Lorsque l’on a une belle carrière et que l’on est bien dans cet environnement, il n’y a aucune raison d’aller voir ce qui se passe à l’extérieur car on vit pour la passion du métier.

Le pas à franchir n’était pas évident car on sait qu’on va quitter quelque chose, on part vers l’inconnu.

La personne qui recrutait m’a dit de ne pas m’inquiéter car un nouveau poste allait être créé dans un an et qu’ils auraient sûrement besoin de mes compétences. J’ai donc terminé mon affectation au Stage Commando. Alors que j’allais prendre le poste d’Adjudant un an plus tard, j’ai quand même passé un nouvel entretien. Le pas à franchir n’était pas évident car on sait qu’on va quitter quelque chose, on part vers l’inconnu. Mais en même temps, on a été formé d’une manière où l’inconnu nous attire. On a envie d’y aller, ça nous excite. 

J’ai alors franchi le pas en commençant par quatre mois de stage de formation en entreprise “gratuit” (la Marine me payait, le temps de décider de retourner ou non dans l’institution). Je suis arrivé dans un monde qui était pour moi complètement inconnu. Je me suis alors rendu compte à quel point les fondations sont très fortes chez nous et nous aident à tout surmonter. Je me souviens d’un jour où je me suis arrêté sur le bord d’une route pour déjeuner et je me suis dit : « j’ai fait la plus grosse connerie de ma vie, ce n’est pas du tout ça la vie, professionnellement je me suis planté ». 

Maintenant je vais les manger, je vais rester, je suis là et je suis fait pour ça

Trois premières minutes de descente aux enfers psychologiques et puis la minute qui a suivi, je me suis dit intérieurement que je savais par où j’étais passé, ce que j’avais fait et qui j’étais. Je me suis alors dit : “maintenant je vais les manger, je vais rester, je suis là et je suis fait pour ça ». Cela peut paraître basique mais c’est effectivement le système de fonctionnement de quelqu’un qui est passé par chez nous. Au bout de 4 mois, je suis officiellement devenu Responsable de la sûreté des bassins Ouest au Grand Port Maritime de Marseille. 

Comme à l’époque du Brevet Supérieur pour la navigation, il a fallu que je remette les bouchées doubles, que je me renseigne sur les marchés publics, sur le droit du travail, sur les partenaires sociaux, etc. L’avantage qu’on a avec nos fondations, c’est qu’on est une espèce de caméléon pouvant évoluer dans n’importe quel secteur d’activité à compter du moment où l’on arrive à acquérir les compétences et à les travailler. On arrive à s’en sortir parce qu’on ne se sent jamais désemparé quelle que soit la difficulté. On a cette niaque que les gens n’ont peut-être pas tous.

Qu’avez-vous fait sur le plan professionnel depuis votre sortie des armées ?

En 2004 j’avais fait ce fameux reportage « L’école des bérets verts » qui a été diffusé sur Envoyé Spécial et qui m’avait d’une certaine manière fait passer “de l’ombre à la lumière”. Comme je l’ai expliqué dans mon livre (Parcours Commando), j’étais tout à fait contre ce reportage. Je faisais toujours l’amalgame entre journaliste et reporter. Il n’était donc pas question que ces gens-là viennent me poser des questions ou me filmer. 

Il souhaite que je joue aussi mon propre rôle dans ce film

Et puis le reportage s’est fait, je suis devenu ami avec Mémento Production et notamment avec Stéphane Rybojad et Thierry Marro. Le reportage terminé, Stéphane avait un scénario dans ses valises et m’a demandé si je serais partant pour intervenir comme conseiller tactique et technique. Bien sûr que je viendrai donner un coup de main ! En 2011, il m’envoie le scénario et me dit que de “conseiller tactique et technique”, il souhaite que je joue aussi mon propre rôle dans ce film : j’avais donné ma parole. J’ai donc pris trois mois de congé sans solde que mon employeur a accepté. Heureusement que j’avais un commandant de port qui était Breton ! Je suis parti pour cette aventure entre le Tadjikistan, Djibouti et Paris. Cela a été une expérience très riche humainement parlant.

J’écris beaucoup de scénarios avec par exemple les émissions pour Studio 89 qui travaille pour M6

Depuis j’écris beaucoup de scénarios avec par exemple les émissions pour Studio 89 qui travaille pour M6. Pour ce qui est de « Garde à vous », les gens ont donné leur avis sur la téléréalité et je leur répondais « oui c’est de la télé-réalité car c’est la télévision et c’est la réalité » puisqu’on n’a pas triché. Ils étaient obligés de mettre des équipes de 5h à 13h et de 13h à 21h pour nous suivre. Avec moi, il n’y a jamais de trucage, je dis ce que je pense et je dis ce que je fais. Je l’ai toujours fait dans l’esprit en « donnant la chance » à des camarades de venir participer à mes côtés car autant travailler en famille. 

J’ai aussi depuis 13 ans une association (« Marius Team Combat »), où je délivre le week-end des stages d’aguerrissement aux civils, et un club où je dispense des techniques de self-défense.

Comment vous y êtes vous pris pour votre recrutement ?

L’avantage que j’avais était que je retournais dans ma région d’origine. Le fait d’avoir une maîtrise et une connaissance du terrain est très important. À l’intérieur de ce périmètre, il y avait des personnes que j’avais connues auparavant. Le réflexe de marin et d’ancien commando était donc de réactiver rapidement un réseau. 

J’arrivais sur une création de poste. C’était donc à moi d’assurer la mise en place du service avec comme fil conducteur la réglementation internationale en sûreté maritime (code ISPS). Le management des hommes, j’en ai fait toute ma carrière et ce dès le moment où j’ai été “Chef d’Équipe”. Même lorsque vous êtes “Chef de Binôme”, vous managez votre binôme. Il n’était pas question que je change ma manière de fonctionner. Je l’ai simplement adaptée aux salariés avec lesquels je me trouvais et avec la réglementation qui était en vigueur.

Celui qui n’ose pas n’avance pas

J’ai fait un point en me disant : « Voilà les éléments que je maîtrise, voilà mes inconnus ». Quand la balance penche plus pour les points que vous maîtrisez, vous vous dites que les inconnus, cela se travaille et vous foncez. Celui qui n’ose pas n’avance pas, un être vivant est un être qui agit. Et puis si je m’étais planté, je serais parti sur autre chose mais on ne part jamais avec une optique de se planter, on se dit qu’on va réussir. Dans les fondations et dans les bases que l’on possède, l’idée est toujours d’avancer et de ne jamais reculer.

Il est vrai que les six premiers mois, j’ai eu l’impression que j’étais parti en mission faire quelque chose et puis qu’à la fin de ce semestre, je remettrai ma tenue militaire et repartirai de l’autre côté. Je pense qu’il m’a fallu un an pour me dire « ça y est c’est fini, tu ne fais plus partie de l’institution, tu es parti sur autre chose ».

La vraie difficulté est de couper le cordon avec l’institution

La vraie difficulté est de couper le cordon avec l’institution. Au-delà du côté professionnel et technique, le mode de fonctionnement des Commandos Marine, se rapproche de celui d’une famille. Je pense que ce qui m’a permis d’appréhender ces choses avec beaucoup plus de facilité que d’autres, c’est que je faisais en parallèle des activités comme l’audiovisuel où je mettais en valeur mes camarades qui travaillent dans l’ombre et qui continuent aujourd’hui à se battre à l’extérieur. Je rendais ainsi à l’institution tout ce qu’elle m’avait donné en étant un peu le VRP de la Marine Nationale et des Commandos Marine.

Je n’attends pas de retour là-dessus. C’est un rendu pour services rendus, pour tout ce qu’on m’a apporté. C’est le principe des vases communicants et j’équilibre. Dans le cadre professionnel, dès qu’il y a un ancien marin qui cherche du travail, on cherche à le dépanner par le réseau, c’est ce qu’on rend à l’institution. Ça fait partie des valeurs humaines et de la vie. La plupart des gens ont oublié le vrai contact et la vraie parole.

Ce qu’on apprend dans l’armée en général, ce sont les valeurs humaines et l’humilité puisque la remise en question est permanente. Vous devez à chaque fois vous prouver à vous-même pour être efficace envers les autres et avancer.

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Avec le recul, auriez-vous fait les choses différemment ?

Non, pas un brin. Celui qui commence à se dire « si j’avais su », il est foutu. Je n’ai aucun regret. Dans mon contrat actuel, je suis le lundi en RTT (mot que j’ai appris dans le civil). De 2006 à 2008, je voulais encore rendre service à l’institution. J’ai donc été faire des périodes de réserve à Toulon où je faisais de l’instruction “armement” pour les personnels naviguant et “investigation” pour les équipes de visite.

Quand vous en arrivez à cette étape-là, vous vous dites « ça y est, j’ai franchi le pas ».

Au fur et à mesure, ce qui m’a fait comprendre que j’étais détaché, c’est que lorsque les gens m’appelaient « Maître Principal » et que je leur répondais de m’appeler « Monsieur ». Quand vous en arrivez à cette étape-là, vous vous dites « ça y est, j’ai franchi le pas ».

Lorsque je voyais dans la Marine des personnes, que j’appelais les vieux dinosaures, qui disaient « j’en ai marre, je vais me casser », je leur disais « si cela ne t’intéresse plus, va-t-en, il ne faut pas te plaindre, ne viens pas critiquer et couper la main à celui qui te donne à manger ». 

Lors d’une “commémo” organisée il y a un an par l’Adjudant du Commando de Montfort, j’ai revu ces gars qui se plaignaient déjà à l’époque. Ils étaient toujours là et certains allaient même faire de la réserve. Je me dis qu’il faut évoluer. Si je m’étais cassé la figure, j’aurais pu très bien partir faire manutentionnaire, ça ne m’aurait pas perturbé. L’essentiel c’est d’être en phase avec soi-même et d’avoir une bonne philosophie de la vie.

Il y a eu deux personnes dont la satisfaction m’a suffi. Léon Gautier (…) et mon instructeur au Stage Commando.

Quand j’ai écrit mon livre sorti en 2013, il y a eu deux personnes dont la satisfaction m’a suffi. Léon Gautier, qui m’a dit s’être régalé et que le livre lui rappelait des souvenirs avec Pinelli et des gars parmi les 177 français qui avaient débarqué le 6 juin 1944. Et le deuxième, c’était mon instructeur au Stage Commando. Lors d’une séance de dédicaces à Ajaccio, il s’avère que c’était lui qui me tenait la porte et je ne l’ai pas reconnu. Il m’a lancé : « Alors on ne dit plus bonjour ». Je n’ai pas réussi à le tutoyer et il ne m’a dit qu’un seul mot : « tu as tout compris, c’est ça l’esprit ». Ça a suffi à satisfaire ce projet que j’avais mis en place. Le reste, je m’en foutais complètement.

Je l’ai pris au départ non pas comme un livre militaire mais comme une sorte d’aide pour les gens qui se cherchent. Il n’y a pas de mauvais élèves, il n’y a que des mauvais professeurs. C’est ma devise et j’en suis totalement convaincu. J’ai été passionné par des matières à l’école parce que les professeurs étaient intéressants et me donnaient envie d’apprendre. Quand vous tombez sur des imbéciles sur le plan professionnel ou scolaire, vous verrouillez et vous n’avancez pas.

Comment avez-vous su capitaliser sur votre expérience militaire ?

L’étude rapide de tous les cas non-conformes et d’au moins trois solutions pour les contrer.

La première chose qui est acquise chez nous, c’est l’anticipation. Vous ne vous noyez jamais dans un verre d’eau. C’est un mécanisme qui se met en marche au fond de vous  : le problème survient, vous mettez en place une procédure naturelle pour l’étude rapide de tous les cas non-conformes et d’au moins trois solutions pour les contrer. Quand vous avez compris ça, ça fonctionne

La deuxième chose, c’est la valorisation de l’individu, ce que le civil ne sait pas faire. Je dis quand c’est bien et je dis quand c’est mal. Je ne mâche pas mes mots, je dis la vérité.

Et le troisième c’est l’exemple. L’exemple est le meilleur moyen d’influence. Vous devez être exemplaire dans votre comportement.

Ce sont les trois points les plus importants et je ne les ai pas changés depuis le début de ma carrière avec bien entendu l’adaptation au monde civil.

Le vrai problème, c’est qu’on ne sait pas se vendre, on est trop humble

Nous les militaires, on n’est pas bon en entretien et moi le premier. Quand je suis passé à mon entretien, j’avais un jury de 12 personnes en face : ce n’est pas ça qui va nous impressionner, on sait s’adresser à autant de personnes. Le vrai problème, c’est qu’on ne sait pas se vendre, on est trop humble. On dit « prenez-moi, une fois que je serai sur le poste je vais vous prouver ce que je peux faire ». Les civils, c’est le contraire. Ils arrivent avec des CV où ils ont fait toutes les guerres de la terre et une fois que vous les prenez, ce ne sont parfois que des grosses chèvres qui ne sont bonnes qu’à brouter.

Nous les militaires, on ne met que le minimum. Quand on a un entretien, on se retient, on ne parle pas. Je me souviens que lors de mon entretien, une des directrices m’a dit à la fin : « Vous ne nous avez rien demandé sur le salaire ». J’ai dit « Non, on verra bien », l’essentiel est que je sois bien dans le poste. Ce sont des sujets qu’on n’osera pas aborder en particulier pour ceux qui sont pensionnés comme moi. Je suis certes cadre supérieur aujourd’hui, mais je pense que je serai encore aujourd’hui incapable de faire cela en entretien. 

Je lui fait alors enlever tous les éléments dont se fichent les recruteurs et qui ne servent à rien

Avec 14 ans de recul, quand j’ai un copain qui m’appelle, je lui dis « envoie-moi ton CV, je vais jeter un coup d’œil ». Je lui fait alors enlever tous les éléments dont se fichent les recruteurs et qui ne servent à rien. Et, quand il va à l’entretien, je lui donne les clés pour bien répondre aux différentes questions.

Que vous soyez Chef de mission, Commando, ou que vous ayez fait 15 campagnes à l’extérieur, le recruteur n’en a rien à faire que vous soyez un spécialiste de la démolition ! Ce qui compte c’est savoir gérer et vous savez le faire. Sauf qu’on ne sait pas l’écrire. Il faut savoir transposer tout ce qu’on a acquis dans le militaire et l’adapter au monde civil.

Quand des jeunes quittent, je leur dis qu’au lieu de mettre “Chef de mission” en Commando, il faut mettre que l’on sait manager 50 personnes et gérer un budget d’un million d’euros sans aucun problème.

Quels conseils donnerez-vous aux anciens militaires en recherche d’emploi ?

Il faut oser et sortir de sa réserve. Oser dire les choses et ne pas hésiter à se vendre. Quel que soit le niveau d’emploi d’un ancien militaire, un employeur ne sera jamais déçu. Sur le formatage de base, que ce soit sur les valeurs humaines, le respect des horaires, la tenue ou l’état d’esprit, un employeur sera gagnant. Aujourd’hui dans le civil, 70 % du temps est consacré à de la relation et de la gestion humaine. 

Ça n’empêche pas de continuer à apprendre tous les jours, quel que soit son âge

Je ne critique pas le monde civil, j’y suis depuis 14 ans et j’en profite allègrement. Ce que je veux dire, c’est qu’on apprend pas ça aux gens dans nos écoles. On y apprend que vous êtes expert en rien et que vous ne devez surtout pas être un leader. Il n’y a pas de honte à dire qu’on est un spécialiste et qu’on maîtrise bien le sujet quand on a potassé. Ça n’empêche pas de continuer à apprendre tous les jours, quel que soit son âge.

Certains anciens militaires vont rater le coche de quelque chose, non pas par manque d’envie ou de passion, mais simplement par le fait de ne pas oser. Tandis qu’un autre se vendra comme un moulin à vent alors qu’il n’apportera rien une fois le vernis enlevé.

Qu’est-ce qui vous a le plus manqué lorsque vous êtes arrivé dans le monde civil ? 

La connaissance du droit du travail, le code des marchés publics et les partenaires sociaux. 

Pour les partenaires sociaux, il vaut mieux parler à Dieu qu’à ses saints. J’ai donc directement pris mes marques avec le secrétaire général du syndicat majoritaire. C’est avec lui que je discute et on peut travailler en harmonie. J’ai aussi demandé à mon employeur des formations sur le code du travail et le code des marchés publics. 

Je pouvais surtout compter sur des collaborateurs qui étaient compétents et bien volontaires pour me mettre le pied à l’étrier. Aujourd’hui, je me sens tout à fait à l’aise dans mon poste. J’ai récupéré depuis 3 ans et demi la totalité de la sûreté sur le domaine maritime.

Pour ceux qui ont vraiment le désir d’évoluer et de changer, ça fonctionne. Il faut avoir l’envie.

Quand on a été formé en tant que militaire, on sait travailler nos dossiers, il y a rarement des feignants. Cette richesse d’expérience vous permet de pouvoir évoluer quoi que vous fassiez. Avec du recul, je suis très honoré. Pour ceux qui ont vraiment le désir d’évoluer et de changer, ça fonctionne. Il faut avoir l’envie.

Il faut être honnête avec soi-même. On ne va pas non plus se présenter à un poste si on n’a pas vraiment les compétences ou si l’on se dit qu’on ne sera jamais à l’aise là-dessus. Tous les militaires qui quittent ne ne sont malheureusement pas faits pour occuper des postes à responsabilités. Il n’y a pas non plus de sous-métier : j’ai des copains anciens officiers mariniers supérieurs qui se plaisent à présent dans le transport en tant que chauffeur.

Après ces années dans le monde civil, en quoi le monde de l’entreprise diffère-t-il de celui des armées ?

La culture de l’entreprise. Quand vous êtes dans l’institution, vous travaillez pour l’institution, vous valorisez la vitrine. À aucun moment, vous ne voulez entacher l’institution par votre comportement, votre manière d’être et votre état d’esprit. Il n’y a pas cette façon de voir les choses dans le monde civil.

Valoriser la cohésion et la respiration collective pour l’entreprise

Tous les jours, je pousse pour valoriser le Grand Port Maritime de Marseille et c’est ce que j’essaie d’inculquer à mes agents et à tous mes collaborateurs. Valoriser la cohésion et la respiration collective pour l’entreprise. 

Ce n’est pas grave si l’on va faire trois ou quatre heures supplémentaires pour boucler un dossier. Les gens n’ont pas toujours cette notion. Le problème du monde civil est que chacun va regarder son petit moi, ses avantages et son salaire sans forcément prendre en compte la culture de l’entreprise.

Cette culture a dû exister dans des grands groupes, dans des usines où le monde ouvrier était solidaire. On voyait cela après la Seconde Guerre mondiale dans les mines. On retrouve cet esprit de corporation dans le monde portuaire chez les dockers et les lamaneurs par exemple. Vous appartenez d’abord à la corporation avant d’être le salarié de la manutention.

Cette notion de fierté et d’appartenance qui permet de travailler dans un climat serein

Le plus dur, c’est de créer cette culture d’entreprise. Je pense que même des entreprises à dimension nationale ont du mal à faire adhérer leur personnel à la culture entreprise. Cette notion de fierté et d’appartenance qui permet de travailler dans un climat serein. Après c’est humain, les gens vont faire passer le « moi » avant le reste. 

Qu’est ce qui peut faire peur aux entreprises dans le fait de recruter un militaire ?

Ce sont les préjugés et la méconnaissance. Le militaire n’a pas connaissance du monde civil et l’entreprise n’a pas connaissance du monde militaire non plus.

Il y a six mois, j’ai fait une intervention de quatre heures devant les cadres supérieurs d’un groupe dans le secteur nucléaire. On s’aperçoit que certains voient le militaire comme un alcoolique bête et méchant qui ne sait que donner des ordres. Le militaire quant à lui s’imagine le civil comme un cégétiste avec des fumigènes en train de faire la grève. 

Il faut que les entreprises aient une connaissance du monde militaire et réciproquement

Il faut que les entreprises aient une connaissance du monde militaire et réciproquement. Quand on est dans le civil, on adapte toutes les techniques militaires apprises pour les mettre en place dans le civil. On s’aperçoit que les entreprises sont très friandes de cela. Il y a aussi des choses que j’ai vues dans le monde civil et que j’aurais récupérées si j’avais dû retourner dans le monde militaire. Il n’y a pas un monde meilleur que l’autre. 

Qu’est-ce que vous feriez pour que le monde de l’entreprise connaisse plus le monde des armées ?

Aujourd’hui, certains des anciens du GIGN ou du RAID faisant des conférences sur le thème du management ont tout compris. Je crois qu’il faut être plus large et montrer ce qu’un militaire est capable de faire quand il est rentré matelot et qu’il est sorti Maître Principal. Il a été capable au début de nettoyer les toilettes, de faire le café à ses anciens et puis un jour, de diriger 20 bonhommes et d’aller au combat avec eux. C’est un grand écart. Il faut vraiment partir sur des choses essentielles et non pas rester sur la finesse d’un métier bien spécifique de forces spéciales.

Une unité spéciale va mettre la vie des gens dans la balance

Une unité spéciale va mettre la vie des gens dans la balance. Une entreprise ne va à aucun moment mettre la vie des personnes dans la balance. L’enjeu de la graduation est très important et c’est pour cela qu’il est important d’avoir assez de recul et d’adapter son cerveau à cette graduation pour que ces deux mondes se comprennent.

A propos de Pépite.

Pépite. crée des passerelles entre les entreprises et le monde militaire. Ce blog s’adresse tant aux anciens militaires dans leur recherche d’emploi qu’aux entreprises en quête de profils agiles. Pépite., ce sont des articles de conseil, des témoignages d’anciens militaires occupant à présent des postes inédits dans le civil et des interviews d’employeurs partageant leurs retours d’expérience de leurs recrutements à succès.

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2 commentaires sur « [Interview de Marius] De militaire à cadre supérieur dans le plus grand port maritime français »

  1. Il est important lorsque l’on quitte l’institution d’être préparé psychologiquement et de ne pas se sous estimer. J’ai quitté la Marine en 2007, après 26 années de service, pour le Canada, province du Manitoba majoritairement anglophone. En 2008 je m’inscris à l’université pour suivre un cursus université 1, puis l’année suivante en 2009 je suis admis en sciences infirmières, diplôme en 2012 et licence en 2013. Je n’étais plus connecté avec le monde militaire et il fallu que je m’adapte rapidement, tant au niveau de la langue et au niveau canadien. Je pense que les valeurs humaines que l’ont a apprises lors de notre carrière aident à surmonter n’importe quel obstacle.

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